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DiscoursPublié le 24 mars 2026

Réouverture du Centre culturel suisse

Paris, 24.03.2026 — Discours de la conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider à l’occasion de la réouverture de l’antenne de Pro Helvetia à Paris. Seules les paroles prononcées font foi.

Le lundi 7 décembre 1992, le Centre culturel suisse de Paris, où nous nous retrouvons après une éclipse rendue nécessaire par d’importants travaux d’adaptation, était fermé en signe de deuil, à l’initiative de son directeur de l’époque, Daniel Jeannet, qui voulait ainsi manifester sa tristesse et sa colère. C’est que la veille, le dimanche 6 décembre, le peuple suisse avait, de peu mais ce peu compte, refusé l’adhésion à l’Espace Économique Européen.

En plus de trente ans, et particulièrement ces derniers mois, le monde a beaucoup changé, change plus vite encore, avec des accélérations pour le moins indécentes. La Suisse, elle, s’interroge à nouveau sur sa place et son rôle au cœur du continent. Aujourd’hui, les valeurs d’ouverture et de coopération sont encore et encore questionnées, malmenées; le débat est vif; le Conseil fédéral s’engage et je veux croire que le lundi 15 juin prochain, les portes du Centre culturel resteront grand ouvertes.

Dans ce monde en mutation parfois brutale, la Suisse, conglomérat de marges d’empires, peut interroger. Comment faire vivre harmonieusement 4 cultures, 4 langues, et comment maintenir uni un territoire où les grandes villes s’opposent souvent aux campagnes dans leurs convictions, où des cantons contributeurs dans le système péréquatif questionnent la solidarité?

La Confédération helvétique, si difficile à comprendre parfois par des yeux étrangers, notamment français, peut-elle servir de modèle à l’Europe qui cherche un nouvel élan, un nouveau destin? Qu’est-ce que la neutralité perpétuelle, décrétée par le traité de Vienne de 1815, qui impose une défense militaire de son territoire et, en temps de crise, une mobilisation des troupes? Qu’est-ce que ce pays sans mer, mais qui se vit volontiers comme une île où les lacs tiennent un rôle crucial et façonnent une mentalité douce et placide? Qu’est-ce que cette petite confédération qui a conçu un dispositif de «Défense spirituelle» dans les années 1930 et qui, face à la guerre, s’est mise à creuser au plus profond de ses massifs rocheux pour y établir des forts inexpugnables reliés par des centaines de kilomètres de galeries, donnant à ce dispositif le nom de Réduit national?

L’amour de la réduction et du modèle réduit

C’est qu’en Suisse, nous aimons la réduction, le modèle réduit, et ce n’est pas un hasard si le minigolf y est si présent. Mais nous aimons aussi le lointain, la respiration, et pourrions parfois reprendre le slogan anarchiste des hautes terres jurassiennes, «rasez les Alpes qu’on voie la mer».

On connaît les clichés, chocolat, or, montre, couteau, fondue, chalet et coucou chantant, yodel et cor des Alpes, Guillaume Tell et son arbalète, autant de motifs qui font notre fierté et notre tendre attachement. Et il y a tout autant un esprit audacieux, chercheur, entrepreneur, qui est le ferment d’un pays en permanent renouvellement et en quête d’horizons, un pays pionnier pour le dire vite, et j’en prends à témoins nos réputées Écoles polytechniques de Zurich et de Lausanne, ainsi que notre remarquable écosystème de hautes-écoles.

Ce pays a des cultures, portées par des langues et des sensibilités différentes. Les créatrices et les créateurs de Suisse nous apprennent à adopter un léger recul, à rire, ou sourire, à se distancer. Nombreuses et nombreux sont celles et ceux d’entre eux qui ont quitté leur patrie pour s’établir ailleurs, Berlin, New York, Londres, Rome, etc. Et bien sûr Paris, pour y tenter sa chance. Venir ici, c’est se confronter à une très grande culture, comme une émulation, un tremplin – mais ça peut aussi être l’échec ou le renoncement devant une ville si difficile, si exigeante, qui aime offrir ce qu’on ne lui demande pas, et refuser ce qu’on lui demande.

Meret Oppenheim est venue. Blaise Cendrars est venu, et Tinguely, Eva Aeppli, Le Corbusier, Ramuz et ses merveilleuses «Notes d’un Vaudois». Chessex y a gagné un Goncourt, François et Luc Bondy ont occupé la scène, comme Marthaler. Ella Maillart y fut engagée, la géniale Sophie Taeuber y a ajouté le nom de son mari, Arp. Daniel Spoerri y a conçu ses reliefs, Jean-Luc Godard son À bout de souffle. Giacometti y fut modestement chez lui, et on attend avec impatience et excitation la nouvelle installation de la fondation à son nom aux Invalides. Sabine Weiss construisit une vaste œuvre photographique empreinte d’humanisme. Thomas Hirschorn fit au Centre une exposition très polémique en 2004, Paul Nizon tomba amoureux du 18e arrondissement et de la rue Lepic, Robert Franck y passa, lui aussi amoureusement, René Burri le virevolteur en fit un port d’attache, et de magnifiques rétrospectives leur furent consacrées ici même. Et je me dois encore de citer cette épiphanie d’un humour si singulier, Zouc, la Zouc, qui conquit aussi bien le public populaire que l’élite parisienne, Hervé Guibert et Roland Barthes, encore lui, en tête.

Les Suisses ont à leur façon souvent contribué à faire Paris, la grandeur de Paris. Aujourd’hui, le dessinateur Chappatte fait rire le lectorat du Canard Enchaîné. Mais on oublie que le premier rédacteur en chef du célèbre et si drôle palmipède n’était autre que Victor Snell, un avocat genevois monté dans la capitale au tournant des siècles pour y exercer ses talents de joueur de mots et de satire. Aujourd’hui, Kevin Germanier, avec l’éclat de l’exubérance et des utopies, défile; Bernard Comment, romancier, éditeur, venu à Paris pour Roland Barthes y est resté pour la vie.

Eh oui, Paris fait rêver. Nous fait rêver. Partout, dans notre pays, ce nom met des étoiles dans les yeux. Paris! Elle est la ville trépidante, grisante, multiple et sédimentée, bigarrée, pressée, énergique, broyeuse parfois, vertigineuse, exaspérante et agressive, charmante et enjôleuse, langoureuse et électrique. Elle est la Ville Lumière, titre qu’elle ne doit pas tant à son éclairage au gaz du 19e siècle qu’à une effervescence et une inventivité si intenses qui en font l’objet de désir et de convoitise de toute personne qui cherche le nouveau, l’inédit, l’inouï, le jamais-vu: l’ébullition créatrice.

Un lieu d’accueil, d’échanges, de rencontres et de découvertes

Le Centre culturel suisse a été fondé en 1985. Il est une «antenne» de la fondation Pro Helvetia, et qui dit antenne dit ondes, à émettre et à capter. C’est un lieu de débarquement et tout à la fois d’embarquement. Une gare d’arrivée pour les artistes helvètes, et une gare de départ pour les visiteurs en quête de connaître les réalités de ce petit pays derrière les clichés courants.

Une vitrine? Peut-être. Mais surtout, un lieu, d’accueil, d’échanges, de rencontres, de découvertes. Il répond au fort désir des créateurs suisses de se faire entendre ou voir à Paris, une des capitales culturelles les plus prestigieuses du monde. Et à la curiosité du public parisien, par définition international et cosmopolite, pour venir découvrir l’expression créatrice d’un pays pas comme les autres, énigmatique à bien des égards, cette Suisse incarnation du sublime pour les voyageurs du Grand tour au 18e siècle. Une terre des cohabitations, des voisinages, des échanges et des confrontations, des comparaisons, des synthèses et des compromis, des contradictions aussi.

C’est, de façon primordiale, une culture de la coexistence entre le grand et le petit. Je reprends ici ce que dit le philosophe Peter Sloterdijk de l’Europe: «Les grands pays sont d’anciens empires, tandis que les petits pays sont d’anciens États vassaux d’empires.» Selon lui, la spécificité de la coopération européenne après la Seconde Guerre mondiale réside dans le fait que les grandes et les petites nations ont réussi à travailler ensemble dans un esprit de confiance et de respect mutuels.

Il faut surmonter la méfiance, la peur et la douleur historique si on appartient aux petites nations. Et saisir les avantages de la coopération, du compromis et de la solidarité si l’on est une grande nation. La Suisse compte elle aussi de petits cantons (Appenzell, Jura, Schwytz) et grands cantons (Berne, Vaud, Grisons). Des zones très riches et des zones plus pauvres. Elle est un pays de grandes singularités, riche en art brut, riche en jeunes artistes de tous ordres, peinture, installations, théâtre, musique, littérature. Elles et ils seront là, demain, pour vous étonner, pour vous captiver, elles et ils reprendront sans cesse la question du beau, la question du vrai, la question de l’identité (parfois si mal posée). Je ne donne aucun nom, vous les verrez à l’affiche.

Un crucial besoin de culture

Un Centre culturel, c’est aussi une affirmation: la croyance en la culture et en son rôle déterminant dans une société émancipée, portée par le désir de compréhension et par la conscience des subtilités complexes. Plus que jamais, nous avons par les temps qui courent et les vents souvent mauvais qui soufflent un crucial besoin de culture. Car la culture nous rappelle la structure des événements du passé quand ceux-ci ont tendance à se répéter. Tout autant, elle nous éclaire métaphoriquement sur le présent (un artiste en dit plus, souvent, qu’un expert). Et elle invente des voies d’avenir, de nouvelles façons de voir, de dire, de ressentir, de désirer. Ici, les parfums de Suisse, de France, d’Europe et du monde sont appelés à se croiser, à se mélanger, à s’enrichir mutuellement.

Alors, pour finir, je vais formuler tout haut la question qui, je le vois, je le sens, pourrait germer dans toutes vos têtes: l’Europe doit-elle s’intégrer dans la Suisse? Oui, l’Europe doit-elle adhérer à la Suisse? Mais non, je vous rassure tout de suite, l’extension et l’annexion ne sont pas dans la nature de la Suisse. J’en veux pour simple preuve qu’en 1919, la Confédération helvétique refusa l’intégration de la magnifique région autrichienne du Voralberg, dont la population s’était pourtant prononcée dans ce sens à plus de 80% par referendum: elle refusa pour ne pas mettre à mal ses équilibres, linguistiques, culturels et autres. Alors, contentons-nous – à l’image de ce Centre culturel fraichement rénové qui nous réunit ce soir – d’être un carrefour, et vive cette Suisse-monde de la circulation et des échanges. Que la fête commence, comme disait Bertrand Tavernier!